Suite au conseil du docteur F., il lui fallait à présent réapprendre à ressentir.
Chaque jour, elle choisissait un sens à réveiller.
JOUR 5 : Le goût
Elle avait décidé, pour satisfaire ce sens gourmand, de passer dans ce restaurant qu'elle aimait tant et de commander un plat à emporter. Elle rêvait de le savourer dans l'intimité de son appartement afin de pouvoir se fendre de quelques "aaaahhhhh", "mmmmmmmm", "c'est trop bon", "je vais exploser" sans être montrée du doigt par les tablées avoisinantes.
En attendant son petit gueuleton fumant, elle s'interrogea sur ce choix qui, à bien y réfléchir, n'était pas approprié.
Non, pour contenter ces papilles fraîchement ramenées à la vie, il lui fallait une saveur plus subtile qu'un plat cuisiné, une saveur universelle, une saveur de toujours, peut-être la saveur première, celle que l'on goûte en venant au monde : la saveur des larmes.
A cette pensée, une fine pellicule d'eau salée vint recouvrir son regard. En fermant les yeux une goutte minuscule et unique glissa sur sa joue, et vint se déposer au coin de sa bouche.
Sa langue cueillit la particule de chagrin qui entraîna dans son gosier tout un cortège de souvenirs en larmes.
Elle écrivit son rapport au Docteur F. : Le goût fonctionne parfaitement, il n'est pas nécessaire de lui imposer une quelconque rééducation.
